Écrivain, voyageur, esprit libre, penseur, vous êtes souvent défini comme un évadé d’un monde claquemuré, vous reconnaissez-vous dans ces raccourcis ? Je me reconnais dans tous ces raccourcis, car c’est la voie de traverse, la voie d’échappée. Elle permet une réduction de la pensée, un exercice de formulation. Pour répondre à votre question, je plaide pour le principe de raccourcis. Écrivain ? Oui, vous êtes bien aimable, je dirais plutôt auteur. Je ne fais que restituer ce que j’ai vécu, étant l’auteur des expériences que je moissonne. Voyageur ? D’accord, merveilleux. Esprit libre ? Merci, ce sont deux compliments. Penseur ? Je ne suis pas d’accord. Je ne développe pas une pensée. Un penseur conduit une école, un système. Je ne suis pas un garçon de système, je n’écrirai jamais un manuel de philosophie, d’ailleurs je me méfie de toute théorie. Je me retrouve plus en tant que photographe, utilisateur de mots, je raconte ce que je vois, je capte des choses. Je pense avoir un bon organisme, un bon équipement sensoriel, même si je l’ai abimé et usé en captant les chatoiements du monde.
Après une longue promotion suite au succès de « La panthère des neiges » et le prix Renaudot, vous avez dû vous résoudre à répondre à la sempiternelle même question : pourquoi cette quête ? N’est-ce pas là, la réelle fissure entre nos mondes surinformés et la réalité ? J’ai encore quelques contacts humains et les confrères qui me signifient leur ras-le-bol à enchaîner tournées promotionnelles et conférences me semblent parfois abuser. Il est tout de même agréable de rencontrer des personnes qui vous lisent, c’est rassurant de constater que certains éprouvent encore quelques plaisirs à consulter un ouvrage imprimé et ce n’est d’ailleurs pas à vous, éditeur, qu’il faut le dire. Si les questions sont parfois les mêmes, il faut prendre cela comme un exercice. J’apprécie, c’est un sport, un entraînement. D’ailleurs, je cite volontiers James Salter : « la vie est un sport et un passe-temps. » C’est une déclaration géniale ! J’en ai fait ma maxime. Afin de trouver les réponses formulées différemment, il faut beaucoup parler, pas pour ne rien dire, mais pour savoir ce que l’on pense. Moi, j’ai un esprit confus, j’ai une obsession de la structuration, alors posez-moi des questions et cela me permettra de le faire.
Avec le recul et l’engouement médiatique, racontez-nous ce qui vous a motivé dans ce projet ? Je vais répondre très simplement. J’admirais Vincent Munier. Étant un lecteur de ses livres, je connaissais son travail et toutes ses photos. Un jour, il me propose de le rejoindre. On ne va quand même pas refuser la proposition de Delacroix de venir dans son atelier pour voir comment il peint.
Avez-vous immédiatement eu le désir de retranscrire vos émotions sur le papier ? Je suis parti pour un exercice de poésie en légendant l’album de photographies de Vincent, « Tibet : Minéral Animal » paru aux éditions Kobalann. Ces poèmes sont des enluminures autour des photos. Pendant le voyage, je me suis rendu compte qu’il me fallait raconter cette histoire parce que ce n’était pas qu’un choc esthétique. J’avais en effet découvert un mode de vie, une amitié, quelque chose de spirituel, de profond. J’ai vu des choses insoupçonnables, et c’est à ce moment-là qu’a germé l’idée de faire un récit court.

Si elle était dotée de la parole, qu’auriez aimé que la panthère des neiges vous dise ? J’aurais aimé qu’elle ne me dise rien. Il ne faut pas se leurrer, la vérité dans la rencontre de l’homme et de l’animal, c’est que la rupture est absolue, infranchissable, irréversible, considérable entre nous et la bête, même si l’on peut parfois échanger, par les grâces de l’apprivoisement. La dégénérescence domestique relègue l’animal au rang de victime déchue de son projet initial, c’est cela la domesticité, une manipulation. On croit que la bête s’apprivoise – non, nous nous sommes dressés sur nos deux pattes, avons libéré la pression de l’os frontal, dégagé le néo cortex et à ce moment-là, nous avons déclaré la guerre, l’investissement du monde, « l ’arraisonnement » comme disait Heidegger. Les bêtes, avec raison, n’ont rien à nous dire.
(Vincent confirme les propos de son ami) Absolument, l’animal n’a rien à nous dire. Ce sont des questions que je ne me pose même pas.
(Sylvain rebondit) Oui, ce sont des questions de Walt-Disney (rires)
(Vincent acquiesce) Je suis révolté, je deviens fou quand on nomme les animaux. La scénographie des documentaires animaliers me révolte. Chacun à sa place, d’ailleurs j’aime les tempêtes, quand la nature nous met des grosses claques dans la tronche pour nous remettre à notre niveau de fragilité initial. Les documentaires nous mentent. La vérité est plus brutale, plus subtile.
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Portrait : ©F.Mantavoni
Photographies : ©Vincent Munier